Sommaire
- Introduction
- Ce que le logo AB certifie et ce qu’il laisse de côté
- Un cadre réglementaire qui ne prévoit pas de contrôle préalable à la mise sur le marché
- Les vitamines de synthèse dans un complément « bio » : un paradoxe légal
- La question des excipients : ce qui entoure l’actif compte autant que l’actif lui-même
- Métaux lourds et contaminants : le risque que le bio n’efface pas
- La biodisponibilité
- Allégations de santé et marketing
- Ce que les consommateurs devraient vérifier au-delà du logo
- Ni contre le bio, ni contre les compléments alimentaires
Introduction
Dans les rayons des pharmacies, des parapharmacies et sur Internet, les compléments alimentaires arborant le logo Agriculture Biologique se sont multipliés. Pour le consommateur, ce sigle est souvent perçu comme une double garantie : naturel et sans danger. Cette conviction mérite d’être sérieusement nuancée. La certification bio ne dit rien de la biodisponibilité des actifs, du dosage réel des substances, de la présence d’excipients problématiques ni de la traçabilité des ingrédients synthétiques que le label AB n’exclut pas.
Le marché des compléments alimentaires en France pesait 1,54 milliard d’euros en 2015 selon les données du Synadiet, syndicat national des fabricants du secteur, contre 0,6 milliard en 2000. La dynamique n’a pas ralenti depuis. Dans ce contexte de croissance continue, le segment « bio » constitue l’un des arguments marketing les plus puissants. Des plateformes spécialisées comme Une Case En Plus cherchent justement à aider les consommateurs à s’orienter dans cette offre pléthorique. Mais avant même de comparer les marques, une question s’impose : que couvre réellement la certification bio appliquée à un complément alimentaire ? La réponse est plus restrictive qu’il n’y paraît.
Ce que le logo AB certifie et ce qu'il laisse de côté
Le logo AB, désormais harmonisé avec la feuille verte européenne depuis 2012, atteste que les ingrédients d’origine agricole ont été produits selon les cahiers des charges de l’agriculture biologique : sans pesticides de synthèse, sans engrais chimiques, sans OGM. C’est un engagement sur le mode de production agricole des matières premières végétales ou animales qui entrent dans la composition du produit.
Ce que ce logo ne certifie pas est tout aussi important. Il ne dit rien de l’efficacité du produit. Il ne garantit pas l’absence de contaminants naturels, comme les métaux lourds présents dans le sol, que les plantes accumulent précisément parce qu’elles poussent sans les filtres chimiques qu’offrent paradoxalement certains traitements conventionnels. Il ne dit rien non plus du dosage des principes actifs, de leur biodisponibilité réelle dans l’organisme, ni de la qualité des excipients utilisés dans la fabrication des gélules ou comprimés.
Comme le précisent les professeurs Cynober et Fricker dans leurs travaux sur les compléments alimentaires, la difficulté propre à ce secteur est que « nombreux sont les compléments alimentaires inutiles, voire dangereux » et que le statut réglementaire d’un produit ne préjuge en rien de son intérêt thérapeutique ou de son innocuité. Un complément alimentaire certifié bio peut contenir des substances parfaitement inefficaces à la dose indiquée, ou au contraire des actifs à des concentrations qui posent des questions de sécurité.
Un cadre réglementaire qui ne prévoit pas de contrôle préalable à la mise sur le marché
La réglementation française sur les compléments alimentaires est définie par le décret n°2006-352 du 20 mars 2006, qui transpose la directive européenne 2002/46/CE.
Ce texte définit les compléments alimentaires comme des denrées alimentaires « dont le but est de compléter un régime alimentaire normal ». En tant que denrées alimentaires, ils ne sont pas soumis à l’autorisation préalable de mise sur le marché qui s’applique aux médicaments. Le fabricant doit simplement notifier son produit à la DGCCRF avant commercialisation. Cette notification n’implique aucune évaluation d’efficacité ou de sécurité comparable à celle que subissent les médicaments. Les contrôles interviennent après la mise sur le marché, sur la base d’alertes ou de contrôles de routine.
Pour en savoir plus sur les différents labels alimentaires et leur portée, le site du label Bio du ministère de l’Économie propose un panorama utile.
Ce système repose donc sur une responsabilité déclarative des fabricants plutôt que sur une vérification systématique. Dans ce contexte, la certification bio ajoute une couche de contrôle sur l’origine des matières premières agricoles, mais elle n’est pas substituable à une évaluation du produit fini. Deux produits peuvent être certifiés AB et présenter des profils de qualité très différents selon les procédés d’extraction, de concentration et de mise en forme utilisés.
Les vitamines de synthèse dans un complément « bio » : un paradoxe légal
L’un des angles morts les plus méconnus du consommateur concerne la nature chimique des vitamines et minéraux présents dans les compléments alimentaires. La grande majorité des vitamines utilisées dans l’industrie des compléments alimentaires sont produites par synthèse chimique ou par fermentation industrielle. La vitamine C sous forme d’acide ascorbique est synthétisée chimiquement à partir de glucose. La vitamine B12 est produite par fermentation bactérienne en conditions industrielles. La vitamine E naturelle, extraite du soja ou du tournesol, coexiste avec une vitamine E de synthèse chimiquement différente.
Or, la certification AB ne porte que sur les ingrédients d’origine agricole. Les vitamines et minéraux de synthèse autorisés par l’arrêté du 9 mai 2006 relatif aux nutriments, pouvant être employés dans la fabrication des compléments alimentaires, peuvent légalement figurer dans un produit certifié bio dès lors que les autres ingrédients d’origine végétale ou animale respectent le cahier des charges biologique. Un consommateur qui achète un complexe multivitaminé certifié AB peut donc absorber des vitamines dont la synthèse n’a rien à voir avec l’agriculture biologique.
Cette réalité n’est pas une critique en soi des vitamines de synthèse, dont la biodisponibilité est dans beaucoup de cas comparable à celle des vitamines naturelles. Elle souligne simplement que la promesse implicite que le logo AB induit, celle d’un produit « entièrement naturel », ne correspond pas à la réalité chimique de la plupart des compléments alimentaires certifiés bio.
La question des excipients : Ce qui entoure l'actif compte autant que l'actif lui-même
Un complément alimentaire n’est pas constitué uniquement de ses principes actifs. La mise en forme galénique, qu’il s’agisse d’une gélule, d’un comprimé, d’une capsule molle ou d’une poudre, nécessite l’utilisation d’excipients : liants, charges, agents de glissement, enveloppes de gélules, édulcorants, arômes. Ces excipients sont réglementés par la liste des additifs autorisés en alimentation humaine, mais leur présence n’est soumise à aucune obligation de certification bio.
La gélule de gélatine bovine ou porcine qui enveloppe un actif végétal certifié bio n’est pas elle-même soumise au cahier des charges biologique. Le dioxyde de titane (E171), longtemps utilisé comme opacifiant dans les enveloppes de gélules, a fait l’objet de débats scientifiques importants sur sa possible génotoxicité et a été suspendu en France à partir de 2020, mais il reste autorisé dans d’autres pays européens. Des édulcorants de synthèse peuvent être présents dans des formules certifiées bio destinées aux enfants ou aux personnes cherchant à limiter leur consommation de sucre. La certification AB du produit ne dit rien de tout cela.
Les auteurs du Guide pratique des compléments alimentaires soulignent que les substances chimiques utilisées comme sources de vitamines et de minéraux dans la fabrication des compléments alimentaires « doivent être sans danger », mais que les listes positives encadrant leur utilisation ne constituent pas un gage d’innocuité absolue à toutes les doses et dans toutes les associations. L’encadrement existe, il est réel, mais il est loin de couvrir l’ensemble des interrogations que pose un produit fini.
Métaux lourds et contaminants : le risque que le bio n'efface pas
La spiruline, le moringa, la chlorelle, le curcuma, les champignons adaptogènes : les plantes et micro-algues qui dominent le marché des compléments alimentaires bio présentent une caractéristique commune. Elles concentrent naturellement les minéraux du sol dans lequel elles poussent ou de l’eau dans laquelle elles se développent. Cette capacité de bioconcentration est précisément ce qui en fait des sources intéressantes de certains minéraux. Elle peut aussi en faire des vecteurs de contamination par les métaux lourds présents à l’état naturel dans les sols et les eaux, comme l’arsenic, le cadmium, le plomb ou le mercure.
La certification bio n’apporte aucune garantie sur ces contaminants naturels. Un lot de spiruline certifié AB peut présenter des teneurs en métaux lourds variables selon le lieu de production et les conditions de l’eau de culture. Des analyses publiées par l’ANSES ont mis en évidence des dépassements de seuils préoccupants dans plusieurs lots de compléments alimentaires à base d’algues, indépendamment de leur statut bio ou non bio.
L’ANSES, Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail, a émis plusieurs alertes et recommandations sur des compléments alimentaires à base de plantes, identifiant des risques de toxicité hépatique avec certaines plantes (kava, germandrée), des risques cardiovasculaires avec d’autres (éphédra, pamplemousse en interaction médicamenteuse). Ces risques concernent des produits qui peuvent parfaitement arborer le logo AB, leur certification portant sur les conditions de production agricole et non sur l’évaluation toxicologique du produit fini.
La biodisponibilité
La biodisponibilité désigne la fraction d’une substance administrée qui atteint effectivement la circulation sanguine et est disponible pour l’organisme. C’est un paramètre fondamental pour évaluer l’intérêt réel d’un complément alimentaire, et c’est précisément celui sur lequel le logo AB ne dit absolument rien.
Deux formulations de curcumine certifiées AB peuvent présenter des biodisponibilités radicalement différentes selon qu’elles sont associées à de la pipérine, formulées en nanoparticules lipidiques, encapsulées dans des complexes phospholipidiques ou simplement présentées sous forme de poudre brute. La biodisponibilité de la curcumine seule est notoriellement très faible, de l’ordre de 1 % selon certaines études, ce qui signifie que la quasi-totalité de l’actif est éliminée sans avoir été absorbée. Ce paramètre est indépendant du mode de production agricole du curcuma.
Le même raisonnement s’applique au magnésium, dont les formes organiques (bisglycinate, malate, glycérophosphate) présentent une biodisponibilité significativement supérieure aux formes inorganiques (oxyde, carbonate) que l’on retrouve fréquemment dans des produits certifiés bio pour raison de coût. Ou au fer, dont la forme chélatée est mieux tolérée et mieux absorbée que le sulfate ferreux, indépendamment de l’origine bio ou non bio du produit.
Cynober et Fricker soulignent à ce sujet que l’efficacité d’un complément alimentaire ne peut être évaluée que sur la base des données publiées dans la littérature médicale et scientifique, et non sur la base du seul statut réglementaire ou de la certification. Le consommateur qui se fie au seul logo AB pour évaluer la qualité d’un complément alimentaire omet les paramètres qui déterminent réellement si le produit lui sera utile.
Allégations de santé et marketing
Le règlement européen 1924/2006 encadre strictement les allégations de santé pouvant figurer sur les étiquettes des compléments alimentaires. Seules les allégations figurant sur la liste positive du registre communautaire sont autorisées. En théorie, un fabricant ne peut pas affirmer qu’un produit « prévient » ou « guérit » une maladie.
En pratique, le contournement de ces règles est fréquent. Les formulations évocatrices, comme « soutien des défenses naturelles », « confort articulaire », « équilibre nerveux », sont des allégations fonctionnelles qui restent dans un registre suffisamment vague pour ne pas déclencher de poursuites, tout en suggérant une efficacité thérapeutique que les études cliniques ne confirment souvent pas. L’association de ces formulations avec le logo AB renforce la perception de naturalité et de sécurité.
Le docteur Philippe Veroli et ses coauteurs rappellent dans leur guide que les compléments alimentaires « ne doivent pas revendiquer la prévention ou le traitement des maladies » mais qu’ils peuvent comporter des allégations de santé dès lors qu’elles sont autorisées. L’espace entre ce qui est légalement possible et ce que le consommateur comprend est régulièrement exploité par des stratégies marketing qui utilisent la certification bio comme argument de confiance additionnel.
Ce que les consommateurs devraient vérifier au-delà du logo
Face à ces limites du logo AB, plusieurs indicateurs permettent d’évaluer plus précisément la qualité d’un complément alimentaire. La transparence sur l’origine des matières premières, notamment pour les vitamines et minéraux, est un premier signal. Un fabricant sérieux indique si ses vitamines sont d’origine naturelle ou synthétique, et justifie ce choix.
La mention de tests de pureté réalisés par des laboratoires indépendants, notamment pour les métaux lourds, les mycotoxines et les pesticides résiduels, est un indicateur pertinent que peu de marques proposent spontanément. Les certifications complémentaires, comme COSMOS pour les produits cosmétiques ou les certifications ISO de bonnes pratiques de fabrication (GMP), apportent des garanties sur les procédés industriels que la certification AB n’aborde pas.
La forme galénique mérite une attention particulière. Une gélule végétale (HPMC) certifiée bio est préférable à une gélule de gélatine animale non tracée pour un consommateur soucieux de cohérence avec ses valeurs. La liste complète des ingrédients, y compris les excipients, devrait être lisible et compréhensible. Un produit dont la liste d’ingrédients est partiellement opaque ou dont les excipients sont nombreux mérite davantage d’interrogations qu’un produit dont la formulation est simple et documentée.
Ni contre le bio, ni contre les compléments alimentaires
Le logo AB sur un complément alimentaire est une information réelle et utile : elle garantit que les ingrédients d’origine agricole ont été produits selon des standards qui limitent les expositions aux pesticides de synthèse. C’est une valeur en soi, même si elle est partielle.
Mais la confusion entretenue, souvent involontairement, entre la certification bio et une garantie globale de qualité, d’efficacité et d’innocuité est une simplification qui peut conduire à des choix mal informés. Un consommateur qui paie deux à trois fois plus cher un complément alimentaire certifié AB en croyant acheter une garantie de biodisponibilité supérieure, d’absence totale de contaminants ou d’excipients irréprochables est mal informé.
La même vigilance s’applique aux édulcorants utilisés dans certaines formules, présentés comme « naturels » sous prétexte qu’ils sont d’origine végétale. La stévia, par exemple, illustre bien comment un ingrédient issu du végétal peut soulever des débats réglementaires et sanitaires complexes que le simple label « bio » n’éclaire pas. Le logo AB peut faire partie d’une démarche sérieuse de qualité. Il ne peut pas en être le seul critère.

